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Entretien

Clara Luciani


De mes premiers mots échangés avec Clara à la sortie de son premier album, six années se sont écoulées, avec des textes écrits, échangés, des cafés et des verres, des concerts aussi.  Retour de dernière conversation, à domicile, pour enfin parler de musique et de ses gestes, rencontres et moments personnels initiatiques qui l’ont mené jusqu’à sa Sainte Victoire.



Il y a deux mois, on prenait un café et tu me disais que c’était dur d’être jeune artiste. Tu me parlais de ces six années de parcours. C’était avant la sortie de l’album (premier album, Sainte Victoire). Est-ce que ton regard a changé, depuis ?

Oui. Je pense que ces six années ont été nécessaires et saines. Avec la personnalité que j’ai, je ne pouvais pas espérer mieux. Je suis bien trop fragile pour que les choses aillent vite. Je suis heureuse que cela ait pris du temps, que cela reste encore embryonnaire et balbutiant. Cette temporalité est proche du sur-mesure. Les choses se sont faites au bon rythme, de mon début avec La Femme à ma collaboration avec Nekfeu, j’ai fait de très belles rencontres, souvent surprises, qui m’ont donné assez de carburant pour continuer à avancer plus loin.

Je lisais Marguerite Duras qui disait « Écrire, c'est ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit ». Je pensais à cet EP cicatrisant, avant l’album, avec lequel tu as mis des mots sur ta rupture. C’était une façon d’hurler sans bruit ?

Je ne connaissais pas du tout cette citation de Duras mais c’est très juste. Dans Monstre d’amour, je dis « j’ai beau hurler mes cris sont sourds ». Il y a quelque chose de cela. Je reviens assez peu sur les textes une fois qu’ils sont écrits, pour les garder les plus instinctifs possibles, comme un cri. Cette phrase me touche beaucoup. Les chansons qui figurent sur l’EP, peut-être plus encore que sur l’album m’ont guéries, en effet. Soit je les écrivais, soit je mourrais. Elles étaient nécessaires, d’un point de vue intime et personnel.

Tu n’as jamais pensé à leur réception ?

Non. J’avais besoin d’exorciser des choses avant tout pour moi-même. Je les ai écrites chez mes parents, en été, comme on peut rédiger un journal intime. Ce n’est qu’en rentrant à Paris que je les ai joué à quelques amis, notamment À crever ou Pleure Clara pleure. Ils m’ont encouragé à en faire quelque chose, en tout cas, à les partager. J’avais du mal à me faire à l’idée, je trouvais la démarche trop autocentrée. Je ne m’imaginais pas les chanter sur scène. Je me disais qu’il y avait là quelque chose de l’ordre de l’impudeur. Finalement, cela s’est fait intuitivement. Quand je vois l’intensité de l’état dans lequel cela me plonge aujourd’hui, je suis en réalité, devenue accro. Je me sens désormais incapable de me passer de la scène.

Comment vis-tu avec la réception de ces chansons, toi ?

J’ai souvent l’impression de convoquer des fantômes. Je revois des scènes d’amour déçues quand je les interprète ou l’image de ma grand-mère, quand je chante Dors, que j’ai écrite pour elle. Ce qui est drôle et terrible à la fois, c’est que le temps a passé, j’ai connu d’autres ruptures, les visages ont changés. Tu écris une chanson pour quelqu’un, son visage s’estompe et est remplacé par un autre. Je n’ai pas de tatouages, comme toi, mais j’imagine que c’est un peu comme si je m’étais fait tatouer sur la peau un cœur en pensant à quelqu’un, que je vivais avec ce coeur mais que je le dédiais à des personnes différentes à chaque nouvelle histoire (rires).



Tout peut être raconté ?  

Je crois. Dans Écrire la vie, d’Annie Ernaux, il y a ce recueil de petits textes dans lequel elle écrit sur les gens du métro et d’autres trucs du quotidien. Cela m’a fait réaliser que je n’avais pas besoin d’attendre qu’il se passe quelque chose d’incroyable dans ma vie pour m’autoriser à écrire. C’est l’idée de la photographié écrite, cela me plaît. Tout mérite d’être raconté. Tout peut être poétisé. C’est ce qui m’a autorisé à écrire un texte sur les fleurs.

Quand j’ai écrit ce texte ︎ à Montreuil, je l’ai fait à partir d’une scène banale d’une spectatrice, qui bougeait son corps au son de ta voix…

Je me souviens. J’aime beaucoup cette idée que les corps se répondent ou résonnent. La réalité c’est que j’ai l’impression d’être deux corps différents. Celui qui m’appartient sur scène n’est pas celui avec lequel je vis dans la vie de tous les jours. Les deux cohabitent dans des espaces hyper définis, intimes ou bien alors scénographiés.

La scène a-t-elle changé ce rapport à l’image de ton corps ?


Oui. Je suis complexée par plein de choses. J’ai vécu une enfance où l’on se foutait de ma gueule, parce que j’étais immense et pas très jolie. J’ai eu longtemps du mal à être « moi-même » sur scène et à accepter mon physique imposant. Les capes et les chapeaux que je portais au tout début, je crois finalement que c’était pour cela. Cela avait quelque chose de rassurant. Au fur et à mesure que j’ai pris de l’assurance, il y a une sorte d’effeuillage naturel qui s’est fait, jusqu’à ce que j’arrive à m’accepter telle que je suis. Je pense souvent à l’idée du corps lorsque je m’apprête à monter sur scène, bien que je ne sois pas dans une démarche hyper chorégraphique, ça n’a jamais été mon truc – même en soirée – j’essaie simplement de développer une présence qui me ressemble et avec laquelle je suis à l’aise.

Tu restes obsédée par la gestuelle de la main…

J’ai toujours un truc avec les mains. Je trouve ça hyper fort comme symbole. Tu le sais, j’adore Le Corbusier et il y a cette ville en Inde, Chandigarh, avec une immense main ouverte sur une place, qui me fascine depuis toujours. C’est un symbole d’accueil et de mise en garde à la fois. Ma gestuelle de la main vient de là.



Dans cette idée de deux corps, comment appréhendes-tu l’image – intime ou publique – que l’exercice de la communication autour de ta musique impose ?

J’ai beaucoup de mal à me voir en photo, encore plus à m’écouter, je suis pas mal dans la merde, avec ce métier (rires). J’essaie de ne pas trop relire ou vérifier ce que je dis, j’ai toujours des choses à me reprocher, mais sinon j’adore parler, tu le sais (rires). La question de mon image en tant que telle est surtout apparue avec les réseaux sociaux. J’y suis venu assez tard – ma sœur m’a dit qu’il fallait être sur Instagram, j’y suis allé ! J’ai fait 2 tweets en deux ans sur Twitter. J’apprends. Cela m’affecte toujours de lire des critiques ou des insultes, même si j’arrive de plus en plus à prendre du recul là-dessus. Avec la sortie de l’album, j’ai reçu pas mal de messages auxquels j’essaie de répondre personnellement, tant que je le peux encore. C’est tellement rare de voir des gens qui achètent encore un disque et prennent le temps de l’écrire ! Je sais la chance que j’ai.



Cet apprentissage du rapport à ce que tu appelles le “métier” semble traversé/appuyé par des présences majeures à tes côtés, à commencer par les musiciens qui t’entourent. Tu pourrais être un groupe.

Totalement. Je pourrais être « Clara et les je ne sais pas quoi ». Je te parlais de réseaux sociaux et il est vrai que j’ai du mal à me faire à l’idée de me mettre en scène. En revanche, je le fais volontiers avec les garçons, je filme leurs conneries. On est une famille. C’est quelque chose que je n’avais jamais envisagé, cela s’est fait intuitivement. Alban (en peignoir vert, à côté, tout au long de l’interview, ndlr) est là depuis le tout début. Les autres nous ont rejoints petit à petit, jusqu’à ce que l’on soit dans une configuration d’entente parfaite, je crois. Je suis surexcitée à l’idée de partir en tournée. J’ai toujours l’impression de partir en colonie de vacances, en réalité. On a réussi un truc ensemble, cela nous fait tenir et je crois que sur scène, cette complicité se voit.




Comment as-tu travaillé avec eux sur la préparation de ce premier album ? Et son aboutissement ?


Tu veux dire ce moment post-accouchement où il faut remuscler son périnée (rires) ? Sur l’album en lui-même, j’ai essentiellement travaillé avec Ambroise Willaume (Sage) et Benjamin Lebeau (The Shoes). J’emmenais les textes et l’on réfléchissait ensemble aux arrangements. La configuration était plutôt simple. Je pense, en revanche, que le deuxième album sera beaucoup plus collectif. Je suis partie en Angleterre, avec Alban, pour travailler de nouvelles chansons, j’en ai déjà douze. J’ai envie de faire naître des choses directement avec les garçons, que l’essence de ce que joue provienne de plus en plus du groupe en lui-même.

Ce nouvel album sera autant photographique que Sainte-Victoire ?

Je ne sais pas. Mais tu as raison de dire que Sainte-Victoire est photographique. C’est réellement la photo d’un instant T. Et puis il y a cette idée de boucle. Je me suis rendu compte que les albums que j’aimais vraiment étaient ceux qui racontaient une histoire, je pense à La Superbe de Benjamin Biolay ou L’Homme à la tête de chou, de Gainsbourg. Je voulais créer du liant. J’ai écrit un petit texte un soir (Sainte Victoire, la dernière chanson de l’album, ndlr), en un jet – toujours dans cette idée de cri – en proposant à Benjamin de le mettre en musique. On était pris par le temps. Je me suis enfermée dans les chiottes du Studio Bleu et j’ai enregistré ma voix, pour lui envoyer au plus vite. Il l’a mise en musique. Rien n’a été changé. C’est la version finale, celle qui est sur l’album, qui le clôture ou qui l’ouvre.

Tu penses avoir bouclée cette boucle ?

J’ai plutôt l’impression d’avoir ouvert une danse.

︎
Thomas Carrié


Mai 2018


Photographies :

Quentin Simon

pour Des jeunes gens modernes

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1er album "Sainte-Victoire" disponible ici

Clara Luciani sera en concert le 24 juin à Solidays, le 7 juillet à La Philarmonie de Paris, le 13 Juillet à La Rochelle, le 11 octobre à la Gaité Lyrique et le 29 janvier 2019 à La Cigale. Suivre Clara sur les réseaux sociaux : facebook / instagram


© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.