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Contribution proposée par Sylvain Yonnet 

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Diane Guais,
méditation sur robes et pétales



À seulement 21 ans, Diane Guais est déjà l’autrice d’une œuvre expérimentale à mi-chemin entre le cinéma et la mode. De la vingtaine de vidéos disponible sur le net émerge un univers onirique et mélancolique, électrifié par des corps, des textiles et des couleurs.


Tes vidéos jouent avec une forme d’amateurisme revendiqué, qui passe notamment par l’image imprécise de la DV (déformations du ratio, bords vibrants, aberrations chromatiques) ainsi que par des choix tranchés de montage, des codes qui ne sont pas ceux de la vidéo professionnelle (caractérisée, pour caricaturer, par de l’ultra haute définition et un montage fluide). Est-ce une manière de te démarquer des films de commande habituels et des normes de l’imagerie de la mode ?

Tu soulèves un point important pour moi. J’ai l’impression d’une certaine répétition dans les films de mode d’aujourd’hui, qui arborent la plupart du temps cette esthétique lisse et sans défaut. Quand je me suis lancée j'ai pensé : je veux faire des films de mode moi aussi, mais sans changer réellement ma manière actuelle de faire des films. Je revendique un montage expressif et non académique, une image imprécise, une quasi-absence de scénario, une grande marge d’improvisation durant les tournages. Je cherche à me sentir la plus libre possible, donc en dehors des normes. C’est cette manière de faire des films qui me plaît et cette nouvelle catégorie de "film de mode" me le permet.

À certains égards, "la mode" est devenu mon prétexte pour pouvoir m’exprimer librement tout en ayant un public qui s’intéresse à mon travail. Toutefois je ne peux réduire mon approche à cette explication superficielle, compte tenu de toutes les raisons pour lesquelles je travaille désormais avec ce nouveau médium. L’idéal dans ma démarche est sans doute que le vêtement puisse être le vecteur ou du moins la source d’inspiration d’un film.

Par des effets de montage, tu superposes et incrustes les images les unes dans les autres et tu t’affranchis de la grammaire traditionnelle pour former des cadres multiples, des collages non linéaires, débordant dans l’espace et le temps. Cela renvoie à la notion d’abolition du plan, qui traverse toute l’histoire du cinéma expérimental.

Je n’ai pas de façon particulière de procéder pour les surcadrages, c’est un assemblage très intuitif. Pour Floating Flowers j’avais eu l’idée de filmer des fleurs tourner dans de l’eau. Je les ai choisies au hasard dans le jardin de mes parents. C’est une fois assemblées au montage que j’ai remarqué qu’elles étaient exactement de la même couleur que les imprimés fleuris de la collection. Il m’arrive de préméditer la chose à la prise de vue : une texture, un lieu, un paysage, peuvent me sembler intéressants à capturer en les imaginant en "toile de fond". Cela m’arrive quand je filme les backstage d’un défilé par exemple. Dans ce cas, on a très peu de temps pour capter des images et il se passe beaucoup de choses en simultané – cela me fait penser à une expression de Robert Bresson, on se trouve dans « un état tendu d’alerte ». Par exemple, durant un catwalk je vais voir une robe dont la brillance m’intéresse particulièrement alors je vais avoir envie de la filmer de façon très rapprochée, je l’imagine déjà encadrer une autre image.

Comment ton travail a t-il évolué au cours des années ?

Le début de ma pratique a été solitaire. J’aimais beaucoup photographier et filmer des choses inertes : la nature, des objets ou récupérer des images de mon enfance filmées par ma sœur aînée notamment. Mes modèles étaient mon frère, ma sœur ou des amies très proches. J’ai grandi au fond d’une vallée et j’aimais être seule. C’est toujours le cas. J’aime pouvoir tout faire, filmer, mettre en scène, diriger, monter mais l’évolution a été de me confronter au monde extérieur et au présent. J’étais, pour ainsi dire, emmitouflée dans un monde à part, fascinée par le passé. La mode m’a reconnecté avec le réel, le présent et les autres. L’univers esthétique est différent, mes intérêts visuels ont évolué, mais souvent, je remarque que les thèmes et figures symboliques ne changent pas, ils sont comme des fantômes qui nous hantent.



L’émotion provoquée par tes vidéos est très liée à cette notion de temporalité, déjà par leur texture-même. La plupart de tes images sont tournées en caméscope DV. Ce support désuet est à mi-chemin entre l’ère de l’analogique et l’ère du numérique. Il mélange la bande magnétique et le pixel, l’imagerie du passé et celle du présent. Pour “notre génération” (née, disons, dans les années 1990), la texture DV renvoie aux souvenirs de l’enfance et de l’adolescence, à la douceur enchantée du cocon familial. Paradoxalement, les couleurs désaturées et le rendu des lumières sont assez glauques : très vite, la DV tend vers la grisaille, la morbidité, une imagerie hivernale proche du cauchemar.

Je ne trouve pas la DV si morbide (rires). J’aime la texture de l’image de ces caméras, leur malléabilité, leur petite taille, leur légèreté. Et l’habitude peut-être aussi. Les utiliser est devenu si naturel, qu’elles deviennent comme une extension de soi.

On sent que tu as un goût pour les esthétiques "kitsch" : les décors chargés, les aplats de couleurs, les objets démodés. Dans tes vidéos, les paillettes scintillent et les lumières irradient, un peu comme dans les feuilletons des années 1980. S’ajoutent aussi des accessoires typiques d’un certain érotisme kitsch : fleurs, miroirs, dentelles, etc.

Je crois que ça m’est venue naturellement. En matière d’esthétique je me pose peu la question du sens ; certaines choses plaisent à mon regard, d’autres m’attirent. Ce sentiment me rappelle quand j’étais petite fille, ces objets d’enfant de mauvais goût dit "girly", qu’on aime honteusement. J’ai de la chance parce que le kitsch est omniprésent dans la mode alors je n'hésite pas à affirmer ce style dans mon travail. Mais s’il le faut, je sais jouer dans d’autres registres, plus sobres et minimalistes.

Dans Floating Flowers, tu utilises un extrait de Le Miroir, d’Andreï Tarkovski. Est-ce un cinéaste qui t’a influencé ? Lui aussi utilise beaucoup les métaphores aquatiques.

Oui, j’ai un amour inconditionnel pour Tarkovski. Je donnerais son nom si je ne devais citer qu’un seul cinéaste. Pour Floating Flowers il était l’inspiration commune entre la designer et moi. Son rapport au temps, à la nature, à la spiritualité me touche profondément.



Quels autres cinéastes ont eu une influence sur ton travail ?

Chris Marker, Jean-Luc Godard, Robert Bresson cassent les codes cinématographiques de façon déroutante, inventent leurs propres grammaires, quitte à être incompris ; ils ont été visionnaires. Même si leur travail est très éloigné du mien je me retrouve dans leur façon de s’affranchir "des règles" et d’être libre. Parmi les cinéastes qui m’ont transcendée, je pourrais aussi citer Ingmar Bergman, Éric Rohmer, Jacques Demy, Jonas Mekas, Johan van der Keuken, Michelangelo Antonioni, Krzysztof Kieślowski et Terrence Malick.

Du côté de l’écrit, l’une de tes principales références est le philosophe Gaston Bachelard. À première vue, le lien entre Bachelard et le cinéma ou la mode n’est pas évident. Comment inspire-t-il ton travail ?

Prenons deux phrases de Bachelard : « C’est près de l’eau et de ses fleurs que j’ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur » et « Contrairement au reflet stable que donne le miroir, le reflet aquatique, vague, instable ouvre la voie à l’idéalisation ». J’ai souvent l’impression que Bachelard sait formuler avec des mots des choses que je cherche à exprimer avec mes images, dénuées de paroles.

En tant que mannequin, tu as posé pour de nombreux photographes de mode. Comment ton travail de modèle nourrit-il celui de vidéaste ?

J’ai commencé à poser quand j’avais 19 ans. Je crois que c’est l’expérience générale du mannequinat, positive comme négative, qui m’a fait grandir et apprendre des choses sur moi-même et sur ce milieu. Un jour, un photographe que je connaissais m’a croisée dans les backstage d’un défilé en train de filmer et m’a dit : « tiens, tu changes de rôle, tu te mets derrière la caméra ! ». Les gens pensent que je suis une modèle qui se lance dans une pratique artistique mais pour moi ça a été le contraire. J’ai eu ma première caméra à 12 ans et j’ai commencé le montage au même âge. J’ai toujours été derrière l’objectif ; ce qui a été un grand bouleversement c’est d’être vue, justement.

Si demain tu pouvais réaliser le film de ton choix, "hors mode", que ferais-tu ?

Faire un long-métrage reste un rêve que je souhaite réaliser un jour. J'imagine qu'il y aurait une part importante de rêves, de thèmes spirituels. Certains sujets demeurent difficiles à aborder oralement avec les gens. Alors je crois que j'aimerais les faire vivre à travers un film.



C’est assez inhabituel de rencontrer des personnes de “notre génération” qui ont envie d’aborder des thèmes spirituels : la foi, le mystique, la transcendance, etc. Dans ta vie, l’art est-il le seul vecteur pour aborder ces questions ?

Rien ne m’intéresse plus que ces thèmes finalement. Les questions existentielles ont toujours hanté mes réflexions depuis mon enfance. Je n’ai jamais cru en Dieu, je m’intéresse peu à la religion. La méditation, la permanence de l’âme, les voyages hors du corps, énormément. Un reportage a récemment suscité chez moi une grande inspiration. Il s’agissait d’un enfant qui vivait avec le souvenir poignant d’une vie antérieure. J’adorerais réaliser un film à partir de cette trame.

Tu collabores régulièrement avec la marque Neith Nyer. J’ai lu qu’une de ses collections était un hommage à la petite sœur défunte du fondateur. L’idée qu’une âme pourrait perdurer par un vêtement, une forme ou une matière est assez belle. Vois-tu dans ses collections une résonance spirituelle ?

Dans le milieu de la mode, l'approche créative du designer, Francisco Terra, est celle qui m'a le plus touchée et inspirée. Quand j'ai rencontré Francisco, j'ai vite pris conscience qu'il crée et imagine ses collections avec le cœur. Et il le dit souvent, il considère sa marque comme son journal intime avec laquelle il fait revivre des souvenirs à travers les vêtements. Cette approche authentique ne peut que procurer une sorte d’aura spirituelle à son travail.

Comment cette collaboration avec Neith Nyer a-t-elle pris forme ?

Une amie proche, Marina, était leur mannequin “fitting” pendant plusieurs années. Quand on a ce rôle, les vêtements sont faits sur nous mais plus encore, on assiste au processus créatif des collections, on se trouve impliquée. Quand mon amie a quitté Paris, elle a tout de suite pensé à moi pour la remplacer. Parallèlement, j'avais déjà le projet de réaliser un film avec la collection en hommage à sa petite sœur (My Dear Diary).

Récemment Francisco m'a appelé parce qu'on lui demandait sa "mannequin muse" pour poser avec lui pour une interview. Je ne sais pas qui est la muse de l'autre mais ce qui est sûr, c'est que nous souhaitons tous les deux continuer à collaborer encore longtemps : « 10 000 ans de collab’ entre nous c'est tout ce que je veux » m'a dit un jour Francisco (rires).

Tu finalises actuellement une nouvelle vidéo avec des pièces Neith Nyer, intitulée My Dear Diary, qui sera présentée au festival de films de mode ASVOFF. C’est un film plus scénarisé, presque de studio, qui rappelle par son esthétique le cinéma expérimental des années 1960 (par exemple Pink Narcissus ou certains films de Kenneth Anger). Comment as-tu préparé la réalisation de ce film ?

C’est une méthode un peu différente par rapport à mes autres films. La caméra est beaucoup plus "posée" et j’ai composé mes plans à l’avance. Nous avions seulement deux jours de tournage, alors pour rester organisée j'ai rédigé un découpage des plans importants à tourner, mais dont les indications restaient très sommaires. C'est toujours plus excitant d'improviser les types de plans et mouvements de caméra et d’avancer selon des idées spontanées.

Sur quoi travailles-tu en ce moment ?

J’ai plusieurs projets pour des magazines mode, et une commande d’un film cet été pour la marque espagnole KLING. Je filme parallèlement de façon spontanée et irrégulière deux amies mannequins et artistes depuis quelques mois, ce qui, je pense, donnera naissance à deux films "biographiques" entre le documentaire, la fiction et l’essai expérimental. J'ai aussi le projet d'organiser cet été une sorte de résidence d'artistes à la campagne pendant quelques jours, le but étant de créer un environnement créatif, expérimental et immersif autour de plusieurs disciplines : art vidéo, installations, création sonore, photographie, etc !

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Propos recueillis par

Sylvain Yonnet

Mai 2018


Photographies :

Quentin Simon

pour Des jeunes gens modernes

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Paris, Belleville, France.