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Entretien

Dominique Gilliot


OBJECTIF : SUBJECTIF


Entre spectacle vivant et installation, recherche et stand-up, Dominique Gilliot « fait des performances, raconte des histoires, projette de la neige carbonique, rapporte des détails confondants, mélange in vivo références pop pointues et haute couture intellectuelle. Le résultat peut être drôle, tout à trac, d’une confusion touchante, et, tout à la fois, étrangement précis. » On a rencontré son travail dans le parking d’un bâtiment de verre, on en a discuté avec elle dans un jardin en pleine floraison. Est ce qu’il n’y aurait pas le même genre d’aller-retour dans les formes qu’elle échafaude ?




Pourquoi avoir choisi de nous donner rendez-vous au jardin Villemin ?

C’est un endroit que j’ai beaucoup traversé ces derniers temps - une sorte de bascule entre chez moi et la Ménagerie de verre où j’allais à pied tous les jours pour préparer mon dernier spectacle. C’est un lieu qui brasse plein de choses. Le bucolique se mélange à une dimension plus sociale (le square Villemin est un point de rassemblement pour les réfugié·e·s afghan·e·s depuis plus de dix ans, ndlr) qui nous rattrape d’ailleurs un peu partout aujourd’hui, comme quand je vais aux Buttes Chaumont et que je passe devant le point éphémère (zone de campement, ndlr).

Cette question du lieu est au centre de ton travail de performance. Les espaces que tu investis, leurs contextes d’énonciation semblent toujours venir supporter tes créations…

Il y a clairement de la tautologie là-dedans, oui. Quand j’étais étudiante aux Beaux-Arts de Cergy, on était peu nombreux·euses à se tourner ver la performance mais il y avait une dynamique nette et l’on se réchauffait un peu au creux des un·e·s des autres. La première fois que l’on m’a dit « ce que tu fais, c’est de la performance », je n’étais pas hyper à l’aise avec l’idée. J’avais tendance à le voir comme un truc de souffrance où il fallait se taillader et se rouler par terre en hurlant alors que ce que je proposais relevait plutôt de formes drôles et poétiques.  Ce qui est certain, c’est que je tiens énormément à cette idée d’« ici et maintenant ». Le contexte dans lequel je me situe sur le moment, me donne des informations et des indications sur ce que je dois faire, au fur à mesure de la création. Je ne prépare donc jamais totalement mes performances, à l’inverse de ce que peut être un spectacle où tout est tellement contrôlé que la forme présentée se rapproche presque d’une sculpture, finalement.

« À propos de la Ménagerie de verre », ton dernier spectacle, préparé et présenté dans le lieu du même nom, est le paroxysme même de cet « ici et maintenant »…

Oui. J’ai travaillé littéralement «dans »mon sujet. Marie-Thérèse Allier (la directrice du lieu, ndlr) m’a invitée à présenter une création dans le cadre du festival Étrange Cargo. Au fur et à mesure que je découvrais l’espace, je me suis rendue compte de ses détails, de toutes ses particularités. Je me suis assez rapidement dit que c’était ce qu’il fallait que je raconte, ramener cette histoire de performance, d’ici et maintenant au sujet du lieu qui l’accueillait. Je trouvais ça hyper riche et intéressant, en dehors du fait que je mette le doigt dans le mur de la Ménagerie, à un moment (rires).


“Il faut s’embarquer, y aller, sans trop savoir où l’on va. En faisant, on finit toujours à un endroit et l’on sait assez vite que c’est là qu’il fallait que l’on soit”.



C’est d’ailleurs pas loin d’être le climax de ta performance ! Est ce que tu vas mettre ton doigt dans tous les lieux où tu interviendras?

Il va falloir faire des trous mais oui, pourquoi pas : « Dominique Gilliot a mis son doigt dans ce trou » (rires). Il faut déjà que l’on me réinvite ailleurs mais tous les espoirs sont permis. Plus sérieusement, je suis satisfaite de la restitution de ce spectacle. J’ai l’impression d’être arrivée là où je devais arriver – ce genre de choses que l’on ne découvre qu’après. Tout à l’heure, avant l’entretien, on parlait de cet esprit laboratoire des jeunes gens modernes et je pense que c’est de cela dont il s’agit. Il faut s’embarquer, y aller, sans trop savoir où l’on va. En faisant, on finit toujours à un endroit et l’on sait assez vite que c’est là qu’il fallait que l’on soit.

Si ton travail est drôle, il a aussi quelque chose d’érudit. Au fil de tes performances, tu manipules pas mal de concepts, de références et d’idées. On sent une pensée au travail.

Ce qui m’intéresse c’est d’utiliser l’humour comme un véhicule pour faire passer d’autres choses et même si j’aime beaucoup la tautologie, je pense que l’humour ne doit pas être qu’au service de lui-même. J’aime pouvoir partager les lectures et les recherches que j’ai faites en amont et j’adorerais que les gens ressortent d’un de mes spectacles avec quelque chose que j’aurais réussi à leur délivrer et inversement, il y a toujours des influences qui circulent, qui se construisent en commun avec le public dans ce que je propose.



À propos de ce cet échange avec le public, on sent que tu laisses toujours une place particulière à l’improvisation...

Je suis sur un chemin pré-écrit mais j’aime me surprendre à faire des trouvailles sur le moment. Il y a des micro différences entre chaque représentation. Le soir de la première d’À propos de la Ménagerie de verre, le coté stand-up était très développé mais je ne m’attendais pas à ce que ça se marre autant dans la salle ! Pour la deuxième représentation, on m’a conseillé de revenir au texte pour ne pas passer à coté de sa dimension poétique. J’ai donc essayé de me concentrer dessus et j’ai eu un blanc, le vide total ! Je n’osais pas regarder les gens et peut-être qu’ils n’osaient pas me regarder non plus (rires). Je ne sais pas combien de temps cela a duré. J’ai finalement réussi à sauter la séquence, l’air de rien. J’ai récupéré mon erreur au moment où je lis un mail - que je fais semblant d’écrire - où je raconte que je suis en plein milieu d’un spectacle : « j’ai eu un petit passage à vide, mais ça va mieux ». Après coup, on est venu me dire : « c’était vachement beau, ce moment où tu faisais semblant d’avoir un trou » !


“Je considère que j’ai pris une sorte de maquis social à partir du moment où j’ai décidé d’être artiste”



On retrouve dans ta présence scénique des codes qui appartiennent clairement au stand-up. C’est une posture que tu assumes ?

Complètement, même si c’est le résultat d’une construction lente. Il y a six ans je me souviens d’avoir dit à un curateur que je faisais des stand-up d’art contemporain et d’avoir senti le mec se raidir. Cela correspondait au contexte général de l’époque. Il y avait en France cette mentalité du « si c’est drôle, c’est que ce n’est pas sérieux » alors que quand je suis allée à Los Angeles, j’ai découvert un véritable engouement pour ce que je proposais. C’est quand on m’a invitée à faire un stand-up au centre Pompidou en 2015 (pour la sixième édition du Nouveau Festival, ndlr) à coté de Bettina Attala, Laetitia Dosch ou Gaëtan Vourch que le déclic a cependant vraiment eu lieu. Ce choix de programmation était un signe fort et révélateur que le climat avait changé. Ce que je propose est bien mieux reçu aujourd’hui qu’il y a quelques années. Je n’ai cependant pas envie de refermer mon travail autour du spectre de l’humour. D’ailleurs je commence à réussir à mettre des choses plus en demi-teinte dans ce que je fais. J’aimerais faire ressentir des formes d’engagements plus personnels dans mon travail mais je reste prudente, je n’ai pas encore trouvé une façon juste de m’attaquer à certains sujets. Je pense qu’il peut y avoir des engagements esthétiques. Le simple fait de présenter une façon de penser différente est peut être, à ma manière, une façon de me positionner. Je considère que j’ai pris une sorte de maquis social à partir du moment où j’ai décidé d’être artiste, en m’accrochant à l’idée que ce serait mon seul travail et que je devrais y consacrer tout mon temps. Je n’ai mon statut d’intermittence que depuis trois ans et vivre avec le RSA tient plus de la survie que de la vie mais j’avais besoin de m’immerger complètement et c’est ce qui m’a permis de le faire.

Dans ton parcours, on a l’impression que tu croises souvent ton travail avec celui d’autres artistes. Quelle place prend le collectif dans ta pratique ?

Il s’agit surtout d’invitations ponctuelles sur nos projets respectifs, sur la base de choses que l’on a détectés chez l’autre et qu’il·elle est déjà capable de faire. Je pense, par exemple à Benjamin Seror ou encore Louise Hervé et Chloé Maillet, qui m’ont proposé des petits rôles dans leurs films que je n’avais plus qu’à apprendre par coeur. En revanche, sur Corps diplomatique, Halory Goerger (le metteur en scène, ndlr) nous invité dès le début de l’écriture de la pièce en récupérant et remaniant le matériau qu’on produisait enimprovisation. Être au service d’un projet pour lequel on t’a invité à faire ce que tu sais faire n’a rien à voir avec être à la tête d’un projet et d’une équipe dédiée, comme ce fut le cas à la Ménagerie. Sur cette dernière création, c’était la première fois que j’avais une si grosse équipe derrière moi : Juliette Chaignaux, avec qui j’ai joué dans Corps diplomatique, Antoine Pesle qui m’a aidé sur la musique (et qui a travaillé sur l’album de Juliette Armanet), Julie Bardin aux lumières qui a du composer avec l’espace difficile de la Ménagerie et mes envies minimalistes, Julie-Marie Casard, qui m’a déjà énormément aidé sur d’autres performances et enfin l’Amicale de Production et l’administration du lieu. Travailler collectivement c’est comme conduire un gros paquebot, c’est plus compliqué à manoeuvrer qu’un petit canot mais cela permet d’aller plus loin et de convoyer plus de marchandises. Il m’a quand même fallu faire croire à tous ces gens que je savais exactement où j’allais (rires), accepter d’être vulnérable en leur présentant des choses encore non abouties, ce que je n’ai pas à faire quand je travaille seule la plupart du temps.



“En se mettant en retrait, on se durcit, on durcit des petites formes, que l’on peut ensuite montrer au monde, précisément parce qu’on les a travaillées et consolidées dans notre solitude”.



Comment appréhendes-tu cet état de solitude dans la création ? Comment tu y survis ?

Sur ce sujet, il faut parler des Beaux-Arts qui sont vraiment l’endroit premier où l’on t’apprend à être seul·e. On y cultive le culte romantique de l’artiste qui cherche en solitaire la forme originale que personne n’a faite avant, au contraire d’une école de cinéma où l’on t’apprend à bosser en équipe, à te mettre au service des autres sections. Je me suis trouvée aux Beaux Arts de Tourcoing. C’est là où j’ai commencé à ne plus être la personne invisible que j’étais auparavant. J’ai décroché mon diplôme avec mention, tout en sentant que j’avais fait le tour de l’école. Je suis partie un an avant d’arriver aux Beaux Arts de Cergy. Il a fallu me remettre au niveau parce qu’à Tourcoing j’avais des idées mais à Cergy ce n’était plus suffisant. Les étudiant·e·s étaient super cultivé·e·s et avaient vu toutes les expos, je me sentais à la ramasse. Je me suis mise à créer de manière frénétique, chez moi. Ce furent des années de formation incroyables, entourée de gens géniaux dans une bulle poétique mais cette idée de solitude, on a tendance à la garder ensuite, sans forcément s’en rendre compte. Elle peut aussi protéger. En se mettant en retrait, on se durcit, on durcit des petites formes, que l’on peut ensuite montrer au monde, précisément parce qu’on les a travaillées et consolidées dans notre solitude.

C’est quoi la « Modernité » selon Dominique Gilliot ?

Je dis souvent, en plaisantant, qu’il faut en finir avec la modernité,  pour inventer la « post-contemporanéité », le futur, quoi ! En histoire de l’Art, on nous apprend que la modernité est déjà dépassée, que ce que l’on trouve moderne, c’est ce que l’on appelle le « contemporain ». Avant d’apprendre cela, je pensais qu’être moderne c’était être au top (rires), au bord de ce que le monde peut être.


“Peut être que c’est cela, rester moderne : être en capacité de réagir aux événements, rapidement, essayer de garder cette énergie vitale, comme un petit feu que l’on alimenterait pour rester en phase, ici et maintenant”.



Ce jeu de sens est présent dans le nom même de notre projet. À la question « Qu’est-ce que la modernité », Etienne Daho a répondu : « La modernité, c’est être bouleversé par l’époque dans laquelle on vit ». Qu’est-ce qui te bouleverse, toi ?

L’amour ! C’est un peu mon cheval de bataille, en ce moment. Je trouve que la dialectique amoureuse explique beaucoup de choses. La manière dont les gens gèrent leur relation est aussi le lieu où il·elle·s se révèlent le plus. L’amour offre une grille de lecture centrale que l’on peut appliquer à d’autres endroits de la vie qui lui sont complètement détachés - on y est tellement à nu et en danger, particulièrement maintenant ! La génération de nos parents s’organisait pour assurer sa stabilité, la nôtre vit dans une grande insécurité mais c’est excitant et c’est aussi ce qui nous maintient vivant·e·s. Peut-être que c’est cela, rester moderne : être en capacité de réagir aux événements, rapidement, essayer de garder cette énergie vitale comme un petit feu que l’on alimenterait pour rester en phase, ici et maintenant. On est dans une période où tout risque de péter et il faudra être là, bien modernes dans ce sens-là, se servir de ce feu pour faire ce qui doit être fait, n’est ce pas ?

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Entretien réalisé par

Pia de La Varende et Thomas Carrié
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Mai 2018


Photographies :

Quentin Simon

pour Des jeunes gens modernes


Voir Dominique Gilliot :
Le 20 mai dans “Performance relative au sujet”, à la Synagogue de Delme (57)
Le 9 juin à la galerie municiaple de Vitry sur Seine
Le 14 juin, dans le cadre de la soirée Chimique(s) au Point Ephémère (Paris)

© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.