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Entretien

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Gaëtan Rusquet


Le travail chorégraphique de Gaëtan Rusquet explore les interactions entre corps et matières mais aussi celles que déterminent les mécaniques numériques, avec toujours - derrière - un certain rapport du geste au rituel.


Ton travail explore les relations entre corps et matière à travers des projets de performance reliés entre eux par la recherche de gestes...


Oui. Je viens des arts plastiques et du design d’espace. J’avais envie d’aller vers la performance et la danse avec cette idée de trouver un matériau qui me permette de développer un rapport particulier au geste et que cette nécessité de mouvement liée à un médium plastique amène une dimension chorégraphique. Cette question du geste est donc une prolongation de mon parcours, je crois.

Le medium plastique semble être pour toi un support d’écriture performative.

Totalement. C’est le cas dans Meanwhile, avec ces briques en mousse d'isolation que l’on empile en forme de maquettes de ville, de murs ou de tours, sur des tables vibrantes reliées à un système son, pour ensuite monter dessus avant qu’elles ne s’effondrent. J’ai lu L’usage des ruines de Jean-Yves Jouannais et vu une vidéo de l'écroulement du pont Tahoma aux Etats-Unis, au moment où cela résonnait pour moi avec des opérations du genou. Je pensais au lien entre ces différents questionnements, à cette sensation d’effondrement, comme une sorte de correspondance entre la matière qui s’abîme, l'histoire des villes, des civilisations et des corps.

Dans Meanwhile, le protocole est relativement simple : “Trois performeurs érigent patiemment une construction (...) la scène, modèle architectural ou installation, se construit à l’image d’une ville”. La force vient de cet enjeu accordé aux masses de son qui s’intensifient. Quelle histoire traverse l’envie de travailler sur cette création à partir d’un dispositif sonore ?

Cela faisait longtemps que j’avais envie de créer une performance liant les sensations créées par les infrabasses et la transformation de la matière, qu'elle soit corporelle ou matérielle. Je me rappelle être allé à un live de Oren Ambarchi avec une amie, qui m’a totalement bouleversé. Je me suis rendu compte à ce moment-là de la force que le son pouvait avoir. J’ai rencontré Yann Leguay, qui fait des recherches sur la matérialité du son. On a pensé Meanwhile ensemble. Il est autant acteur que nous sommes performeurs dans ce projet. C’est lui qui contrôle nos chutes en jouant avec le volume des infrabasses et les vibreurs. Dans la version de Meanwhile à laquelle tu as assisté à Beaubourg, il nous a très souvent bloqué en haut des tours et c’était physiquement éprouvant. Ces fréquences sonores nous plongent, moi et le groupe, dans une sorte d’état de transe, cela rend la performance plus intense et modifie notre perception du temps aussi, je crois.




“Il y a une certaine analogie de Meanwhile, avec l’idée du chaos des ruines et de l’effondrement urbain, même si je me concentre plus particulièrement sur la relation entre corps, architecture et désastre”



Meanwhile peut faire écho, dans un autre registre, au travail de Meg Stuart, avec qui tu joueras bientôt, notamment de « Blessed », qui met en scène l’effondrement et la question de la survie après l’ouragan Katrina et qui était lui-même joué à Beaubourg il y a quelques mois…


Oui. Il y a une certaine analogie de Meanwhile, avec l’idée du chaos des ruines et de l’effondrement urbain, même si je me concentre plus particulièrement sur la relation entre corps, architecture et désastre. Il existe d’ailleurs une version installation que l’on a pensé pour un espace galerie. Il s’agit d’une tour de briques reliée à des vibreurs de Home cinema, eux mêmes connectés à des données sismiques, en temps réel. Nous l’avons testé pour la première fois à Bruxelles. La tour est tombée lors d’un tremblement de terre au Mexique, un moment assez curieux pour les gardiens. C’est une autre idée d’orientation que peut prendre Meanwhile.

Ces multiples directions donnent lieu à différentes durées de performances qui mettent en jeu, elles-mêmes différentes modalités de présence de public…

Oui. La version de Meanwhile avec les tours existe en format 1h ou 4h - ma préférée - qui permet de véritablement expérimenter le temps, la fatigue et l'idée de cycle. Quand on commencé à travailler sur le projet, on a clairement vu apparaître plusieurs formes, à penser ou explorer différemment selon les espaces et les temporalités mais les spectateurs sont toujours installés autour de nous et je travaille chaque nouvelle représentation sur plan, en fonction de l’espace.

Quelle est la part de spontanéité ?

La version d’une heure est la plus écrite, celle de 4h laisse plus de place à l’improvisation. Dans tous les cas, nous sommes constamment amenés à faire des choix et à prendre des initiatives. Par exemple, on sait que si l’on veut créer un nouvel espace de construction, on doit libérer des tables, les déplacer en respectant l’organisation des vibreurs et ainsi suivre des dynamiques d’expansions ou de rétractions dans l’espace de jeu. Il nous faut toujours être attentifs aux initiatives de chacun et adapter sa place en fonction. On a donc une partition avec un vocabulaire de forme et des taches à remplir. Si l’un·e d’entre nous décide de monter en haut d’une tour, un·e autre devra apporter des stocks de briques et sécuriser les tables lors de la chute. Il nous faut donc toujours être attentifs et trouver des dynamiques collectives. Il ne s’agit pas d’écritures mais plutôt de règles du jeu, mouvantes et vivantes.

Cela rejoint la question de l’organique, qui est beaucoup plus présente dans ta dernière création, As we were moving ahead occasionnaly we saw brief glimpses of beauty, avec laquelle tu explores une certaine idée de l’image mise en scène de soi par la vidéo ?

Oui. Je repensais à cette vidéo de Pipilotti Rist « Mutaflor », dans laquelle par un jeu de montage vidéo on a l’impression qu’elle nous avale avant que l'on ne ressorte par l’anus, comme si on la traversait en boucle. Je pensais aussi aux espaces connectés, celui entre l’intérieur et l’extérieur du corps. J’en ai parlé à Yann qui m’a proposé de travailler à partir d’un système basé sur un métronome, qui nous permettait de décliner le principe vidéo de Pipiloti Rist, en direct entre plusieurs personnes. Ce projet questionne les images personnelles, le rapport à la mémoire, à l’archive, au selfie et à cette sensation de se faire avaler par une personne, un système, une communauté. Il en résulte une performance, comme une sorte de rituel sur le selfie : des gestes en boucle qui suivent un métronome, pendant 40 minutes, à l’aide d’une caméra que l’on tient dans la main et dont les images sont projetées sur un écran. Un long travelling passe d’un corps à un autre. Á chaque fois que la caméra arrive à la bouche de l’un·e, l’image change pour repartir de l’anus d'un·e autre et aller vers sa bouche, comme si les intérieurs des corps étaient reliés entre eux. Á chaque fois, l’image projetée change de caméra et passe à celle du/de la performeur·euse suivant·e, pour donner cette sensation de passer de corps à corps et interroger le rapport à l’autre.






Ce qui me plaît dans la performance, c’est cette notion d’éphémère et de direct. C’est une matière vivante qui n’appartient qu’à moi, dans l’instant, sans qu’il n’en reste de trace autrement que dans la relation au public témoin



Comment appréhendes-tu ton propre rapport à l’image, intime ou extime, sur les réseaux sociaux ?

Facebook et Instagram me filent des angoisses comme tout support d’image, de manière générale. J’ai un site web, fini depuis deux ans, il faut juste que je mette des trucs dessus maintenant. J’ai peur de figer les choses, de proposer une vitrine en ligne, arrêtée, qui ne me ressemble pas. Ce qui me plaît dans la performance, c’est cette notion d’éphémère et de direct. C’est une matière vivante qui n’appartient qu’à moi, dans l’instant, sans qu’il n’en reste de trace autrement que dans la relation au public témoin.

Est-ce plus simple de travailler à Bruxelles lorsque l’on est un jeune artiste ?

Je crois. La Belgique est une jeune démocratie. C’est un pays qui n’a pas le poids du savoir académique et du diplôme comme la France.  On peut plus facilement y travailler sans codes, simplement à l’envie. Je lisais je ne sais plus où que la mixité des différentes langues a généré là-bas un malaise dans le rapport aux arts littéraires, ce qui a permis de créer un terreau fertile pour les arts plastiques et visuels qui peuvent être pensées pour le plus grand nombre, en dehors des barrières linguistiques de leur réception. Je ne regrette aucunement mon choix. J’y suis allé pour les études et avant que je n’en prenne pleinement conscience, je m’y étais déjà installé.

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Propos recueillis par

Thomas Carrié

Mai 2018


Photographie :
Louise Tanoto ©

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© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.