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Entretien

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Mathilde Villeneuve & Alexandra Baudelot


OBJET PARADOXAL


Lieu de résidence artistique et de recherche unique en son genre, Les Laboratoires d’Aubervilliers hébergent et défendent une création toujours travaillée par le vivant. Depuis six ans, Alexandra Baudelot, Mathilde Villeneuve et Dora Garcia dessinent une programmation tentaculaire (et passionnante) soucieuse de connecter les pratiques artistiques, théoriques, quotidiennes ou militantes. Spectacles, colloques, séminaires, expositions, rencontres : le tout dans une gratuité totale. Nous leur avons proposé de faire le bilan de ces années d’expérimentation(s) tout terrain.




“Qu’est-ce qui fait un lieu ? C’est quoi un projet expérimental ? C’est quoi inventer des formes ?”



Les années que vous avez passées à la tête des Laboratoires semblent marquées par une accélération et une densification des projets, en perpétuels questionnements...


Alexandra
Les Laboratoires portent une mission que l’on ne cesse d’interroger depuis notre arrivée en 2013. Qu’est ce qui fait un lieu ? C’est quoi un projet expérimental ? C’est quoi inventer des formes ? Chaque invitation, d’artiste, de praticien, de chercheur ou de théoricien reconfigure à sa façon les contours des projets, les pensées qui les traversent ainsi que nos manières de travailler. On ne demande jamais aux artistes d’appliquer une méthode mais plutôt de construire et d’inventer une méthodologie propre, depuis la nature même de leur projet. C’est l’élément fondamental pour pouvoir expérimenter à tous niveaux, aussi bien formels comme conceptuels. On essaie de casser les logiques de production traditionnelles : on ne se contente pas de financer, montrer le plateau et se donner rendez-vous dans six mois. L’accompagnement que l’on propose est aussi une manière de réfléchir aux moyens d’investir l’espace et ainsi de chercher ce qui va permettre aux projets d’exister. D’ailleurs, on choisit de recevoir des artistes dont on apprécie le travail mais aussi parce qu’on sait que depuis l’état de leurs recherches et depuis les réflexions qu’ils portent, ils ont la capacité de repenser certains processus pour s’ouvrir à d’autres façons de faire.

La question de la temporalité, cette façon de laisser du temps aux artistes invité·e·s par les Laboratoires, semble être une composante essentielle de vos deux mandats. 

Alexandra
C’est hyper important parce que les artistes manquent de temps, pour des raisons de production et de diffusion propres aux structures et aux cahiers des charges imposés par les tutelles qui fixent leurs fonctionnements. Les Laboratoires ne sont ni un centre d’art, ni une scène nationale. On a la chance de ne pas avoir de label.

Mathilde
On a senti en arrivant aux Laboratoires que l’on avait entre les mains un objet paradoxal. Juridiquement, nous sommes une association autonome mais d’un autre côté, nous sommes soumis aux tutelles (État, région, département, ville, etc) comme un cadre figé à l’intérieur duquel on possède la liberté - toujours à construire et à renouveler – de faire vivre un lieu qui s’invente au fur et à mesure, hors des logiques de résultat. Rien n’est déterminé à l’avance : on ne fixe ni l’objet, ni le format ni la temporalité de la résidence - certaines peuvent durer plusieurs années. Ce qui aboutit souvent à des formes de restitution particulières, belles, nécessaires.

Qu’est ce qui vous a permis d’échapper à cette labellisation ?

Alexandra
C’est inscrit dans l’ADN du lieu depuis sa création. Dans les années 90, le chorégraphe François Verret cherchait un espace de travail dans la « banlieue rouge » pour installer sa compagnie et l’ouvrir à d’autres artistes, dans une logique qui se voulait déjà transdisciplinaire. Grâce à la volonté politique de Jack Ralite, l’historique maire communiste d’Aubervilliers, cela a pu se faire ici, dans une ancienne usine. Les processus qui émergeaient alors au sein de la nouvelle génération chorégraphique (avec Boris charmatz, Jérôme Bel, Xavier Leroy, Jennifer Lacey, Antonia Baehr ou Eszter Salamon qui se préoccupaient de délocaliser la danse pour la sortir du plateau) ou encore l’héritage de la scène conceptuelle des années 70 et de la postmodern dance ont complétement irrigué la pensée de ce que ce lieu allait devenir. C’est sur cette base qu’ont été fixés les statuts de l’association. Ils ont d’emblée définis Les Laboratoires comme un espace de recherche expérimentale pluridisciplinaire et ancré dans le territoire.

Mathilde
Depuis, la direction doit être collégiale et comporter au moins un artiste, qui n’est pas là pour accomplir son propre travail mais pour porter collectivement une vision artistique. Ce qui est vraiment novateur, comme ce croisement historique entre pratique et théorie, engagement politique et engagement artistique, qui reste le noyau dur des Laboratoires. Au moment de la guerre du Kosovo, par exemple, ils sont devenus un lieu d’agora où tout le monde venait se rencontrer pour discuter : artistes, intellectuel·le·s, militant·e·s, riverain·e·s. 


Les artistes sont très observés par les entreprises : ils n’ont pas d’horaires, sont hyper mobiles, toujours dans la recherche, assez flexibles et plutôt mal payés. A rebours des conceptions générales, elles ont compris qu’il s’agit-là du profil du travailleur idéal d’un point de vue capitaliste !



Comment fait-on corps à trois lorsque l’on dirige un tel lieu ? Vers quelle histoire commune ?

Alexandra
C’est un dialogue permanent. On s’appuie sur nos différences et nos spécificités tout en partageant une vraie sensibilité, ce qui rend les choses assez évidentes. On se rejoint sur nos positionnements artistiques et intellectuels, sur la façon dont on pense qu’il faut aborder le monde aujourd’hui et la manière dont on doit y prendre part. Dès le début, il nous a semblé crucial d’adresser des questions politiques et sociales depuis les questions de l’art. C’est ce que l’on a fait à travers une séries d’événements, traversés chaque année par une thématique différente. Il y a eu « Communs-communes-communautés», mais aussi le cycle « Ne travaillez jamais » (pour reprendre la phrase de Debord, ndlr) qui questionnait les nouveaux rapports au travail. Les artistes sont très observés par les entreprises : ils n’ont pas d’horaires, sont hyper mobiles, toujours dans la recherche, assez flexibles et plutôt mal payés. A rebours des conceptions générales, elles ont compris qu’il s’agit-là du profil du travailleur idéal d’un point de vue capitaliste !

Mathilde
« Performing opposition » a porté sur les mobilisations des places, comme Occupy Wall Street, Los Indignados, ou les Printemps Arabes et sur la façon dont les artistes y ont pris part, en inventant des méthodologies et des formes de visibilités au service de ces mouvements. Ensuite, avec « Psychotropification de la société » on a questionné la normalisation imposée aux individus par la société, son ultra-médicalisation au profit de comportements stables et contrôlables. Nous nous sommes intéressées à des formes de soins alternatives avec l’idée que l’expert·e, c’est la personne qui fait l’expérience d’une chose et que c’est à cette personne de redéfinir les termes qui le·la désignent. On a donc travaillé avec différents collectifs : des entendeur·se·s de voix, des personnes qui vivent avec des maladies neuro-transformatives ou encore avec des travailleur·euse·s du sexe. Nous pensons toujours collectivement, en invitant tout le monde à se croiser et à discuter : l’équipe des Laboratoires, les militant·e·s, artistes, praticien·ne·s, théoricien·ne·s. Chaque rencontre en amène d’autres qui génèrent organiquement de nouvelles collaborations. Voilà notre manière de travailler depuis six ans.


“On tente de voir quelles stratégies s’inventent pour échapper aux paradigmes auxquels nous sommes constamment ramené·e·s et à créer des espaces de transmissions”.





La médicalisation peut aussi faire écho de manière tout simplement étymologique à la notion de « laboratoire », au sens pharmaceutique du terme. Au delà d’un lieu de production de formes, pensez-vous aussi Les Laboratoires comme un espace de réparation ?

Mathilde
C’est compliqué. Vouloir réparer, c’est déjà se donner un objectif en soi et s’y enfermer. En revanche, il nous importe de mettre en place avec les artistes que l’on accueille des pratiques de soin collectif. Je pense notamment au travail de Myriam Lefkowitz, aux thérapies politiques de Valentina Desideri ou encore au séminaire du psychologue Josep Rafanelli I Orra.

Alexandra
Plus que réparer, il est important de s’intéresser aux alternatives existantes. Dans la thématique de cette année, « Endetter et punir», on tente de voir quelles stratégies s’inventent pour échapper aux paradigmes auxquels nous sommes constamment ramené·e·s et à créer des espaces de transmissions. Le séminaire  « Quelles autonomies » tourne également autour de ces questions, notamment celles de l’héritage colonial. On essaie de comprendre quels imaginaires s’inventent aujourd’hui en Afrique dans la lignée de Felwine Sarr ou d’Achille Mbembe, afin de décoloniser notre propre pensée, ici. Et parce que tout est lié, la question de la dette y revient sous une autre forme, celle de la dette écologique. Comment sortir des scénarios catastrophistes qui ne sont pas totalement faux mais qui se basent sur une vision tellement patriarcale ! Cela nous a donné envie d’aller chercher des réponses du côté de l’éco-féminisme.

La notion de soin est au centre de votre travail, en tant que point de départ mais aussi comme protocole. Si on pense au « care » comme concept féministe, c’est souvent une tâche à laquelle on est assignée. Ici, vous le retournez en outil de création collectif pour s’émanciper…

Mathilde
Féministes dans notre manière de faire, nous le sommes sûrement mais nous croyons plus aux pratiques qu’aux déclarations d’intention. Quand on regarde notre programmation, les trois quart des artistes invitées sont effectivement des femmes et notre équipe est essentiellement composée de femmes. Pour autant, il n’a jamais été question de quotas, même si on va toucher à des questions anti-patriarcales. Les laboratoires sont surtout un lieu où l’on tente de transformer les imaginaires et d’inventer de nouveaux récits. Nous croyons profondément aux pratiques artistiques pour opérer ces transformations, sans les déconnecter des travaux des chercheur·se·s, des théoricien·ne·s, et des militant·e·s sur le terrain.

Alexandra
Ce qui est intéressant c’est qu’à partir de différentes approches souvent très isolées, on crée des cercles concentriques qui se nourrissent les uns des autres, que tous les mouvements se rejoignent, que tout est politique. Nous sommes en train de travailler en ce moment sur la question passionnante de la queer écologie, encore trop peu connue en France. De façon générale, on essaie de sortir les pratiques de leurs marginalités, quelles qu’elles soient. Il y a beaucoup d’artistes en résidence qui questionnent ces marges depuis leur propre travail, comme Barbara Manzetti, qui a crée un collectif composé notamment de jeunes réfugié·e·s en attente de régularisation avec tout ce que cela comporte de contraintes de travail administratives et juridiques quotidiennes mais aussi tout ce que cela crée d’espaces et de liens à découvrir ou inventer depuis la pratique artistique en elle-même.

Mathilde
Nous travaillons également avec le chorégraphe Rémy Héritier, sur le projet L’usage du terrain. Il a invité un certain nombre d’artistes qui ne sont pas nécessairement ou pas du tout de la danse (le musicien expérimental Sébastien roux, l'écrivaine Marcelline Delbecq, ou encore l'artiste dessinatrice Samira Ahmadi Ghotbi, ndlr) à investir un espace interstitiel qui avait autre fois un usage - un terrain de sport devenu friche - et qui en aura un autre bientôt (le conservatoire régional de Pantin a prévu d’y construire un bâtiment annexe, ndlr). Investir un espace, s’emparer des lieux, c’est aussi penser une manière de relier politique et poésie, de voir ce qui s’y invente et quelle part active ou sensible on y prend.

Comment pensez vous l’archives des travaux et projets initiés depuis Les Laboratoires ?

Mathilde
On ne cherche jamais à fabriquer quelque chose qui soit arrêté dans le temps. La plupart des projets qui ont été crées aux labos poursuivent leur vie ailleurs. Cette continuité est, d’une certaine manière, une archive vivante de ce qui s’est passé ici. Rien n’est figé. Des choses se sont passées avant nous, d’autres se passeront après nous. Cette question n’est pas pour nous une fin en soi. Il y a bien sûr, des cartons, des boites d’archive de projets que le public peut venir consulter, les éditions et journaux annuels de restitution que l’on propose. Et puis la bibliothèque du lieu, qui contient tous les livres qui ont alimenté les recherches d’artistes passés par Les Laboratoires. C’est un peu l’espace rhizomatique de tout ce sur quoi on a planché. C’est une trace théorique des projets, vers laquelle il est possible d’aller puiser pour pouvoir les réactiver.

A votre arrivée à la tête du lieu, comment vous êtes-vous inscrites ou démarquées par rapport à l’héritage laissé par les directions collégiales précédentes ?

Alexandra
Nous n’y avons jamais pensé même si je crois qu’il y a toujours dans ce lieu une sorte de continuité. Les labos appellent probablement une certaine nature de pratiques. Il sera intéressant de voir si la prochaine équipe le confirme ou si au contraire, une autre orientation se fait. Nous assurerons la transmission au maximum mais nous n’intervenons pas dans la sélection. Cela tient surtout au conseil d’administration qui est constitué d’artistes et de gens issus d’une certaine famille de pensée, qui partagent des sensibilités communes.


“Ce que l’on accueille, c’est une parole, des expériences, des choses à inventer, à écouter et à construire, indépendamment de la matrice politique”.



Les Laboratoires sont implantés sur un territoire chargé historiquement, socialement et politiquement.  C’est un espace où on met en crise le pouvoir et en même temps vous êtes sous la tutelle de l’état. Il faut jongler ?

Mathilde
Les politiques ont plein de fantasmes sur la capacité que devrait avoir un lieu comme celui-ci à fédérer la population qui l’environne, c’est à dire, dans leur langage, des électeurs ! Mais il ne faut pas inverser la logique de travail : on invite des artistes sur la base d’une pratique artistique, rien d’autre. Nous sommes évidemment préoccupées par le contexte social. Aubervilliers est la deuxième commune la plus pauvre de France, la ville est assez symptomatique du passé industriel et colonial français mais son héritage est riche des luttes qui y ont été menées et qui y sont nées avant de se répandre à l’échelle nationale. Cela définit en quelque sorte notre territoire de recherche. Nous essayons, à notre manière, sans répondre aux attentes des politiques et toujours depuis la création, de questionner le rapport au local et aux habitants ainsi que les façons de les impliquer sans tomber dans le participatif ostentatoire. Quels sont les désirs que l’on partage ? Qu’est ce que l’on y cherche ? Qu’est ce que les gens peuvent y trouver ? Ici rien ne se fait en dehors de la rencontre et de toute façon, personne ne nous attend.

Alexandra
C’est une chance et une richesse que d’inscrire notre histoire sur ce territoire là. Mais on reste très clairs avec les politiques. Je crois qu’ils ont conscience de ce que ce lieu a de singulier dans sa manière de fonctionner, en France comme à l’étranger. La plupart des interlocuteurs comprennent cette particularité et l’acceptent, même quand il s’agit d’accueillir prochainement le collectif radical Liaisons qui a lancé une revue internationale éponyme rassemblant des témoignages et analyses de luttes menées aux quatre coins du monde et dont la soirée de lancement se fera ici. Ce que l’on accueille, c’est une parole, des expériences, des choses à inventer, à écouter et à construire, indépendamment de la matrice politique.

Mathilde
On ne se place jamais du point de vue de la réception des politiques. On fait les choses. Souvent, on est beaucoup plus libres que ce que l’on croit, vous savez. Je crois qu’il faut surtout se donner le droit et s’autoriser à faire !

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Entretien réalisé par

Pia de La Varende et Thomas Carrié

Mai 2018


Photographies : 

David Maurel

pour Des jeunes gens modernes

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Mark
© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.