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Entretien

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Sarah Calcine


Récemment diplômée de La Manufacture de Lausanne, Sarah Calcine interroge les cadres de représentation politique du théâtre. Sa dernière création, Innocence, une série théâtrale en plusieurs épisodes, adaptée des textes de Dea Loher investit différents lieux de Mains d’Oeuvres, à Saint-Ouen, avec toujours en fond, l’idée d’un rapport de recherche permanent à l’in-situ.



Le travail que tu mènes autour d’Innocence, relève d’une enquête théâtrale dans l’espace public. Comment ce dispositif s’est-il imposé à toi ?

Ce n’était pas une évidence de départ. Avant de rentrer à La Manufacture de Lausanne, j’ai monté un texte de Gabriel Calderon, Mi Munequita, dans le circuit universitaire, avec l’aide de bourses. On l’a notamment joué au festival de Nanterre sur scène (prix du jury 2015, ndlr). C’est un cabaret déglingué, éclaté autour du mythe d’Électre, que j’adore. J’avais envie que sa forme change au fur et à mesure du temps, qu’il y ait des accidents du réel. J’y pense maintenant mais je n’en avais pas conscience à l’époque. La pièce me plaisait, il me fallait trouver comment en faire quelque chose d’autre, la sortir du théâtre. À La Manufacture, j’ai notamment travaillé sur un exercice de direction d’acteur dans la cuisine ou encore dans la bibliothèque. C’était déjà un avant-goût d’in-situ, même si je n’arrivais pas encore à me le formuler.

Ce dispositif porte politiquement l’idée d’investir des lieux où le théâtre ne va pas...


Oui. Cette question était sûrement déjà consciente dans mon engagement politique mais pas encore dans ma pratique théâtrale. Mes années à La Manufacture m’ont permis de relier les deux. J’avais envie de sortir le théâtre de ses « cathédrales culturelles », comme l’a un jour dit Samuel Vitoz. J’ai présenté un dossier pour participer au festival de Villeréal (Voir le Théâtre autrement, ndlr) sans trop savoir dans quoi je m’embarquais. C’est un festival qui répond à mes réflexions, celles de replacer politiquement, avec peu de moyens, le théâtre au cœur de la cité. On a créé à partir de l’expérience des festivals passés, de la débrouille et des moyens humains ainsi qu’avec les gens du village. La démarche était totalement empirique pour mon équipe et moi. Il a notamment fallu trouver sur place des lieux qui correspondaient à la thématique de la mort, pour rentrer en résonnance avec la pièce. On a joué à côté d’un cimetière et dans une station-service abandonnée mais il était aussi important pour moi que cela se passe dans un lieu de convivialité. L’épisode un de la pièce s’est ainsi fait dans un pub.


Qui est déjà un lieu de théâtre humain en soi…

Absolument. J’essaie aujourd’hui de créer un protocole autour de ça. L’épisode un doit/devra toujours se jouer dans un lieu de sociabilité (café, bureau, foyer, etc), avec les problèmes techniques que cela suppose : la lumière, le système son, etc. L’épisode deux sera dans un lieu semi public semi privé. Pour la représentation à Mains d’œuvres, nous avons pensé occuper la « cour des myrtilles », qui est un espace partagé entre l’association et les habitants. Être auprès des riverains c’est aussi se poser la question de comment une pièce peut faire écho à une réalité de terrain. Cela soulève parfois les difficultés du réel. J’essaie d’en préserver les acteur·trice·s. Ce sont mes plus grands allié·e·s. Il y a ce truc fondamental dans l’in-situ, que l’on ne peut pas porter le projet tout seul. Cela demande beaucoup plus d’énergie collective. Des fois, je me dis que ce serait tellement plus simple de tout faire dans une salle de théâtre classique (rires).

“C’est peut-être-là un autre enjeu de résistance que de continuer à créer en dehors des contraintes économiques subies ou imposées”.


L’in-situ est un terrain de jeu infini, d’espace « cinématographique » à investir. Je pense notamment à l’imaginaire collectif de la station-service que l’on retrouve dans les travaux préparatifs d’Innocence...

Oui. J’assiste en parallèle un ami réalisateur et je suis fascinée par le moment des repérages, où il faut penser l’exceptionnel pour arriver à faire quelque chose d’un espace et à s’y projeter. Il y a sûrement quelque chose de cet ordre-là dans mes choix. Par ailleurs, la question économique est centrale. Je ne pourrais jamais me payer, en l’état, des décors aussi somptueux et à échelle réelle, sur un plateau. C’est peut-être-là un autre enjeu de résistance que de continuer à créer en dehors des contraintes économiques subies ou imposées.

Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à la Ménagerie de Verre lors du Salon international de la mise en scène organisé par Robert Cantarella. Je me souviens de tes manuscrits et de ce carnet où tu avais noté ces choses : « une femme est présente, elle sert du thé et du chocolat » mais aussi « trouver une problématique qui lie l’organique ». Quelle est cette problématique et qu’est-ce que l’organique représente pour toi ? En particulier dans Innocence.

C’est marrant que tu dises cela. Je pensais que personne ne l’avait vu ni lu. Les notes sur l’organique viennent de mes premiers carnets de La Manufacture où il nous fallait présenter une mise en scène fictive et un essai sur un thème au choix. J’ai choisi l’organique car cela correspondait avec Innocence mais aussi à ma manière de travailler. Je laisse très souvent tomber le texte et j’entraîne mes acteur·trice·s avec. J’aime l’idée qu’il·elle·s ne l’apprennent pas, pour ne pas le corrompre trop vite avec des références culturelles ou trop personnelles. Je commence toujours les phases de travail par de l’improvisation, essentiellement de la danse. Je travaille avec le groupe autour de jumpings. Je mets de la musique et l’on danse jusqu’à épuisement. C’est un travail qui vient de l’anthropologie théâtrale à laquelle j’ai été initiée à Buenos Aires.

L’organique naît donc pour toi ici du rapport aux corps...

Je crois. J’aime que les acteur·trice·s soient dans la performance physique, qu’importe leur technique. Ce qui m’intéresse c’est d’être avant tout dans la recherche corporelle et de ne faire arriver le texte que bien plus tard. Le théâtre que nous essayons de faire vient du corps. J’ai besoin de couper la tête au roi texte pour délimiter un territoire de jeu et y faire entrer les paramètres extérieurs qui nous touchent : nos émotions, nos peaux ou tout simplement la météo.

C’est drôle, parce que dans ma pratique théâtrale, je suis d’abord entré par le texte, avec Koltès et j’ai longtemps cherché à me mettre au service de ses mots. Ce n’est que récemment, que j’ai pris conscience de l’énergie du corps, de son essentialité et cela vient du toucher de la peau, au sens le plus organique du terme, que j’ai découvert précisément dans le rapport amoureux.

C’est très beau que tu parles de cela, de ce rapport-là à la peau. Cela me fait penser à l’idée du tango. Il y a quelque chose de l’ordre de la rencontre entre deux peaux, même entre deux vues de la peau, celle des acteurs et celle des spectateurs. Mon idéal de théâtre serait, je crois, d’arriver à danser le tango avec le public, sans le toucher.

“Le spectateur qui vient voir une pièce in situ est toujours un peu en conflit. Il doit forcément faire un travail de réflexivité sur sa présence même dans le lieu choisi”.


Dans tes notes il y avait également écrit cette citation de Roberto Suarez, « Le théâtre n’est qu’état et conflit ». Tu le crois ?

J’ai oublié que j’avais noté cela (rires). Je ne sais pas si le théâtre n’est que cela mais je crois bien qu’il est comme ça. Cela vaut également du côté de la réception. L’in situ accentue les attentes du public. J’aime bien cette idée de les déjouer voire de les décevoir. Le spectateur qui vient voir une pièce in situ est toujours un peu en conflit. Il doit forcément faire un travail de réflexivité sur sa présence même dans le lieu choisi.

L’in-situ reste antinomique avec l’idée de l’intimité…

Oui. La porosité de la frontière entre l’intime et l’extérieur peut être épuisante, en particulier pendant les phases de travail. Je l’ai pas mal expérimenté ces dernières semaines. J’essaie toujours de préserver mon groupe avec des « moments d’orfèvre » en studio. Ce rapport à l’intimité dans l’espace public rejoint la question de ce que l’on montre de soi et dont le paroxysme moderne est le rôle occupé par les réseaux sociaux.



Qu’est-ce que tes années d’études à la La Manufacture de Lausanne t’ont apporté dans ton rapport au travail et à la création ?

Il y a clairement un avant/après, préparé par mes expériences précédentes. J’ai vécu deux années à fond, très souvent de fatigue, au bord du surmenage. J’avais l’impression d’avoir une vie monacale - j’avais une vie monacale ! J’ai pensé, vécu et dormi Manufacture mais ces années m’ont offertes une méthode de travail, d’organisation et de maturité sur le rapport à la technique. Cela m’a permis d’assumer des choses intuitives, empiriques, de reconnecter des aspirations personnelles, intimes et politiques avec mon désir de théâtre. Et puis, bien sûr, j’ai fait des stages avec de supers metteur·euse·s en scènes, Marie-José Malis (directrice de la Commune à Aubervilliers), la compagnie MOTUS ou encore Robert Cantarella dont tu me parlais.

“Se souvenir que l’on fait du théâtre dans les lieux publics, pour faire du théâtre avant tout, rien que ça et rien d’autre”.


Innocence, cela raconte quoi de toi ?

C'est la première fois que je joue dans un spectacle que je mets en scène. C’est sûrement le plus fictionnel mais maintenant que j’y pense et que tu me poses la question, il y a cette idée de la mise en abyme de la metteuse en scène. Je crois que je raconte ce que c’est que d’être patron finalement et comment arriver à vivre avec - moi qui vient plutôt d’une tradition familiale communiste (rires).

Comment appréhendes-tu le rendez-vous à Mains d’oeuvres ?

J’ai hâte mais je suis bien accompagnée. Je me souviens qu’à Villeréal il n’y avait pas d’autre enjeu que celui de jouer. C’était une utopie. J’aimerais que la création à Mains d’oeuvres se fasse dans la même candeur. Se souvenir que l’on fait du théâtre dans les lieux publics, pour faire du théâtre avant tout, rien que ça et rien d’autre. 

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Entretien réalisé par

Thomas Carrié

Mai 2018


Photographies :

Quentin Simon

pour Des jeunes gens modernes

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Innocence, une création de Sarah Calcine, à Mains d’Oeuvres, jusqu’au 12 mai 2018. Sarah et son équipe ont lancé une campagne de financement, afin de finaliser et de diffuser la pièce. Soutenez le projet, en cliquant ici !





© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.