Le projet

︎ Entretiens
Récits ︎
︎ Journal

Archives ︎
Marker

Entretien

 ━ 

Somborn


Il se présente d’emblée comme un « crooner sociopathe ». Celui qui officiait précédemment ans le groupe Belle Vie s’échappe aujourd’hui en solo avec un premier EP, sorti sur le label qu’il a cofondé avec Aude Rouillot, Grande Rousse Disques. Rencontre avec un oiseau de nuit pas loin de prendre son envol.


La symbolique du temps semble traverser ton travail…

J’ai pris pour habitude de beaucoup vivre la nuit. En fait, la fuite du temps m’angoisse. Or, pour moi, la nuit est en suspension, le sable s’arrête de s’écouler, ça m’apaise. Je redeviens libre d’être inconséquent, de ne pas travailler. C’est un vaste espace de liberté.

C’est parce que tu as peur de ce temps qui passe que tu figes dans tes créations musicales une certaine idée de la mélancolie ?

En général je cherche à figer une chose que j’ai ressentie et qui m’a touché, troublé ou bouleversé. Souvent ce sont des moments agréables, mais pas nécessairement. Si j’ai peur de voir le temps passer c’est parce que le spectacle qui m’entoure me ravit. Il faut que je peigne tout avant que cela ne disparaisse. Dans la voiture de mon père j’écoutais entre autres Higelin et Alan Jackson. C’est grâce à eux que j’ai confusément compris que les chansons avaient le pouvoir magique d’enfermer les choses, de les retenir. Je suis effrayé par l’idée de ma propre mort, j’ai beaucoup de mal à l’accepter. C’est peut-être pour cela que je m’enferme dans une « boulimie » de projets. Il y a eu Belle Vie, bien sûr, avec qui on a sorti un EP l’an dernier mais aussi en ce moment un nouveau projet plus ambient/darkwave sur lequel je travaille, des collaborations, mon label Grande Rousse disques et le Bouche-Trou, un superbe agenda culturel troyen dans lequel j’ai récemment publié « La jacteuse », une nouvelle, éditée par mon ami Adrien, de Vague à l’âme.

Les titres de tes chansons « Maillot échancré », « Lumière tamisée », « Mauvaise humeur », « Cruelle saison », pourraient avoir la force de noms de nouvelles, justement, sinon de fragments d’images…

Oui. Si j’écris une chanson c’est que j’ai quelque chose de très précis à dire. Cela peut être une situation ou simplement un sentiment. Je m’emploie ensuite à trouver les mots les plus efficaces pour capturer, enfermer cet instant ou ce sentiment. C’est passionnant car il n’y a pas de règles et peu de mots dans une chanson. Il s’agit d’être précis, d’aller à l’essentiel, comme en peinture. Le but est bien entendu de pouvoir revivre ces moments à l’infini pour faire en sorte que d’autres que moi les vivent aussi ou plutôt en vivent d’autres qui leur sont propres.

On en revient à cette idée de la mélancolie. Cela se ressent dans particulièrement dans tes vidéos. Comment appréhendes-tu ce rapport à l’image, notamment au travers de tes collaborations. Je pense à Célia Patricio pour « Cruelle Saison » et Camille Lagaisse pour « Vol d'oiseau de nuit » ?

Ces deux projets sont très différents. Cruelle saison parle des immenses étés que je passais à Troyes avec ce sentiment de solitude et d’isolement : tout le monde est parti mais toi tu restes. Cela facilite les rapprochements. C’est une chanson très sentimentale et descriptive. Elle a un clip qui lui ressemble. On a travaillé le scénario, les plans et les lumières main dans la main avec Célia. On voulait quelque chose d’onirique, de métaphorique, qui ne s’ancre pas dans le réel. Je pensais beaucoup aux Cure période Friday I’m in Love. On m’a parfois parlé de Suspiria de Dario Argento mais je ne l’avais pas vu à l’époque.



Vol d’oiseau de nuit est une chanson beaucoup plus narrative qui traite de l’incertitude et du trouble que l’on peut ressentir face à ses propres désirs. Il y a de la curiosité, de la crainte et de l’érotisme. Tout au long de la chanson, on suit pas à pas le narrateur dans ses pérégrinations un peu floues jusqu’à l’éclatement final. Son clip a été réalisé sur une idée originale de Camille. On est tout de suite tombés d’accord sur l’esthétique et le scénario : quelque chose de trouble, de trompeur, mis en parallèle avec un jeu de piste dans la ville du Havre et son architecture déroutante.



Ta production musicale réactive des choses qui étaient déjà présentes dans Belle Vie, avec en parallèle, des sonorités très pop anglo-saxonne et des textes en français parfois sombres qui contrebalancent les couleurs…

La différence entre les deux projets c’est que dans Belle Vie nous composons à quatre, Théo, Loïs, Gauthier et moi. Ce ne sont pas mes chansons mais celles du groupe. Cela peut être un processus parfois long pour moi qui suis particulièrement impatient. Somborn m’a permis d’avancer seul, à mon rythme. J’en avais besoin pour m’apaiser. Je deviens très anxieux si j’arrête de composer ou si les choses stagnent. J’ai appris à cette occasion et à mes dépens que ça n’est pas toujours facile d’être seul.

Quant aux références musicales ou à leurs apports dans mes créations, je suis littéralement fasciné, absorbé par plusieurs franges de la musique américaine : Gram Parsons, la musique Cajun de Nathan Abshire ou d’Alphonse « Bois-sec » Ardoin, les albums 80’s de Springsteen. J’ai une affection toute particulière pour Eddy Mitchell, je vénère Lawrence Hayward de Felt, Denim et Go-Kart Mozart et donc inévitablement Matt Fishbeck de Holy Shit que j’admire beaucoup lui aussi ainsi que toute la pop lo-fi et déglinguée. Ces réverbérations, l’air rêveur des guitares, ces voix habitées, cela me trouble. S’il y a une cohérence à trouver, elle est à aller chercher du côté des contrastes ou du goût pour les nuances. C’est quelque chose de central dans la musique pop. Les nuances, les contrastes, ça rend tout plus fort et tout plus vif.

Pour ce qui est du français, je n’ai pas l’impression de m’inscrire dans un héritage historique ou typique de la chanson française. Je chante en français car c’est la seule langue dans laquelle je suis en mesure d’exprimer ce que je souhaite exprimer.

Je ne me suis jamais posé la question des références. Même un type déterminé à rester enfermé dans telle époque, à faire quelque chose « à la manière de » ne le ferait sûrement pas de la même manière dix ans plus tôt ou dix ans plus tard. Je crois qu’une création reflète nécessairement son époque.




︎
Propos recueillis et photographies par
Maxime Cordier

Mai 2018


-

Suivez Somborn sur facebook


© Éditions Variations du réel, 2018.
Paris, Belleville, France.